Moi, Daniel Blake…« La maudite machine ! »

 Charles Fraser-Guay

CINÉMA – Précédé d’une rumeur plus que favorable, « Moi, Daniel Blake » est l’un de ces films qu’il faut absolument regarder malgré ses défauts, tant ceux-ci s’effacent devant l’humanité des personnages.

Ce film est un drame social comme seul sait le faire Ken Loach. Nous y suivons la décente aux enfers d’un menuisier veuf dans la soixantaine qui, à la suite d’une sévère crise cardiaque, devra faire face à la machine bureaucratique dans toute sa lourdeur. Dès la scène d’introduction, la table est mise.

Le protagoniste doit répondre aux questions humiliantes d’un professionnel de la santé désincarné, sorte d’automate sans âme, dont l’objectif premier est de vérifier si monsieur a le droit de recevoir une allocation d’invalidité.

Le verdict, allant à l’opposé du bon sens et des recommandations du médecin traitant, tombera tel un couperet et il sera, bien entendu, négatif : M. Blake devra se trouver un emploi malgré la fragilité de son cœur.

Le personnage principal sera dès lors happé par un système déshumanisé qui le dépassera de par sa complexité. D’ailleurs, les fonctionnaires, davantage préoccupés par le respect d’une pléiade infinie de procédures, toutes plus absurdes les unes que les autres, n’auront jamais la décence élémentaire de l’écouter.

Incapable de se servir d’un ordinateur, à une époque de dématérialisation massive, le héros sera rapidement perçu comme une sorte d’irrécupérable. Dans une scène d’anthologie, M. Blake fait part au technocrate de son incapacité à utiliser un ordinateur.

L’agent de l’assurance sociale lui demandera alors, avec le plus grand sérieux du monde, de remplir un formulaire pour suivre un cours de mise à niveau, ledit formulaire se trouvant… malheureusement sur internet. Bref, le fonctionnaire n’offrira aucune réponse satisfaisante devant ce problème « pseudo-insoluble ». Dès lors, M. Blake se battra avec le courage du désespoir pour se faire entendre d’une fonction publique sourde.

Durant ses pérégrinations aux accents kafkaïens dans les locaux de l’assurance-emploi, il rencontrera une mère chômeuse. Elle aussi est rejetée par le système.  Cette mère, du nom de Katie, et ses enfants deviendront, en quelque sorte, un cocon d’humanité pour Daniel dans sa mer d’humiliation quotidienne.

Le dernier film de Ken Loach s’inscrit dans la continuité.  De par son approche militante et politique du cinéma, il redonne la parole aux déshérités et aux opprimés de ce monde.

Son style, très près du documentaire, tombé en désuétude à notre époque post-moderne, n’est jamais fade ou neutre. À ce sujet, l’acteur Dave Johns, qui incarne le protagoniste principal, mérite nos louanges. Son authenticité crève l’écran. Il insuffle à son personnage une bonne dose d’humour malgré la lourdeur du sujet traité.

Comme dans tous ses films précédents, le cinéaste prend position pour ses protagonistes, en opposition, par exemple, à un Steven Soderbergh, reconnu pour sa distance critique face à ses personnages.  Cet enlignement est viscéral. « Moi, Daniel Blake » ne fait pas exception à la règle.

Même après plus de vingt films à son actif, Ken Loach conserve intacte sa capacité d’indignation. Sa critique frontale de l’Angleterre conservatrice fait mouche. Daniel Blake devient, en quelque sorte, son porte-voix, un prolongement de lui-même.

Les détracteurs de Ken Loach ont toujours fait valoir la même critique à son endroit : le réalisateur accorderait davantage d’importance au fond qu’à la forme. D’ailleurs, lorsqu’il a obtenu la Palme d’or à Cannes, des cinéphiles se sont déchaînés sur les réseaux sociaux. Ils firent valoir que « Moi, Daniel Blake» ne contenait finalement que très peu de cinéma.

Il est vrai que le film est plutôt convenu dans sa forme. En fait, nous avons droit à une succession de fondus en noir relativement ternes et à un découpage à l’avenant. Soyons réalistes, il serait étonnant que Ken Loach, à 80 ans bien sonnés, change drastiquement sa méthode.

À ce sujet, nous croyons que le cinéma ne devrait pas être réduit à la beauté des plans filmés et à la qualité des découpages, sinon Zack Snyder serait reconnu comme un grand réalisateur, ce qu’il n’est définitivement pas.

En fait, le seul bémol à émettre au sujet du film réside plutôt dans l’aspect manichéen de son histoire. M. Loach n’a jamais été reconnu pour faire dans la dentelle. Pour ce réalisateur militant, l’être humain est fondamentalement bon. C’est le système qui est dysfonctionnel. Se faisant, il enlève toute responsabilité à l’individu. Son film gagne en force d’évocation, en sentimentalisme, mais il s’éloigne, par le fait même, d’un certain réalisme.

Les personnages du film se supportent entre eux et le milieu ouvrier est glorifié. En contrepartie, la fonction publique apparaît comme étant totalement déconnectée. Le film « La loi du marché » aborde le même sujet avec beaucoup plus de nuance. Nous devons cependant admettre qu’il est plus didactique et cérébral que le film de Loach.

Un élément essentiel est oublié par le cinéaste dans sa critique du système. L’état, souvent, supplée à une absence de solidarité entre les personnes et à un individualisme de plus en plus marqué.

À titre indicatif, au Québec, le système de santé est peut-être partiellement dysfonctionnel dans son organisation (perception d’une majorité d’entre nous), mais il ne faut pas oublier que le malade québécois manque, année après année, le tiers de ses rendez-vous médicaux, sans même avertir qui que ce soit.

Imaginez un instant l’impact de ces absences sur les listes d’attente. Cet exemple, bien de chez nous, tend à démontrer que la responsabilité est mixte. Faire de l’état le bouc émissaire unique de nos malheurs peut, à ce niveau, renforcir le cynisme ambiant, sans même proposer de réponse aux problématiques soulevées.

Cette critique ne signifie pas pour autant que Ken Loach n’aborde pas une problématique bien réelle dans son film. Au contraire, comme citoyens, nous devons rester sur nos gardes.

La fonction publique peut, à l’occasion, perdre ses repères (à lire dans le Journal de Montréal de cette semaine, le cas de Katy Bolduc contre l’IVAC (note de bas de page 1.). L’état peut même devenir cette « maudite machine » tant décriée par le réalisateur. Nous croyons, heureusement, que ce n’est pas systématique.

Au final, malgré cette nuance nécessaire, «  Moi, Daniel Blake » demeure un film «coup de poing», qui pose de bonnes questions. Les situations du film demeurent globalement réalistes malgré son manichéisme.

Ken Loach démontre le danger toujours présent pour une fonction publique d’oublier sa raison d’être première. Les premières victimes de celle-ci sont toujours les plus vulnérables et malheureusement nous connaissons tous, quelque part, un «Daniel Blake».

http://www.journaldequebec.com/2017/09/05/attaquee-a-coups-de-machette-elle-doit-maintenant-se-battre-contre-livac